2019, 2020, un groupe de femmes du collectif "d'un huit mars à l'autre" a déambulé dans les rues de Redon, avec un questionnaire en main pour noter ce qu'elles ressentaient : qu'est-ce que vous voyez/entendez/ sentez/touchez/ goutez ?; qu'est-ce que vous appréciez/ n'appréciez pas ? vous y venez pour quoi ? Est-ce que vous vous sentez à l'aise? à quoi cela vous fait penser ? et qu'est-ce que vous aimeriez ?
Voici quelques extraits de ce qui s'est dit, de ce qui a été échangé au sein de ce groupe de femmes, qui s'est retrouvé six fois, pas toujours les mêmes, à chaque fois dans un lieu différent, avec même aussi des hommes.

Introduction, pourquoi les balades, quel contexte

Dans le cadre d’un « huit mars à l’autre », on s’est dit que ce serait bien de réaliser une carte de la ville de Redon, telle que les femmes la voient, la vivent, la ressentent. En complément des ateliers cartographiques, des balades urbaines ont été organisées avec un groupe de femmes, à géométrie variable d’une balade à l’autre, entre 6 et 15 femmes. Elles ont été interpellées sur leur ressenti, les points de vue portés sur les espaces traversées, ce que cela leur inspire, ce qui leur plait ou leur déplait…
C’est donc avec un questionnaire sur les sens, les couleurs, les émotions, l’imaginaire (ce que cela évoque, en termes de rencontre, de chanson, de couleur etc.), la fréquentation du lieu etc, que les femmes sont parties en exploration urbaine.
On a commencé à explorer notre relation à la ville, par petite touche.
On vous présente aujourd’hui le résultat d’une enquête très subjective, réalisée avec un échantillon pas vraiment représentatif des femmes qui fréquentent les espaces urbains. Des femmes d’un certain âge, une partie avait des cheveux plutôt blancs… des femmes qui n’habitaient pas toutes Redon, mais y viennent régulièrement.
  • C’est une enquête dont la porte d’entrée a été celle du désir, de l’envie, de la part de femmes de se rencontrer, d’explorer la ville en groupe et d’échanger entre elles sur ce qu’elles ont vécu, ressenti.

La ville

Mais c’est quoi une ville ? Ces sorties, on va le voir, nous apportent des débuts de réponse, non pas sur ce qu’est la ville, mais sur dont des femmes ont envie au sein de la ville.
C’est un espace fonctionnel, on y circule, souvent en voiture. Et c’est bien pratique. La ville est beaucoup aménagée pour cela, des voies bitumées, des trottoirs, des parkings, et on en a besoin. C’est une ville plutôt minérale, où en tant que piéton on ne trouve pas toujours forcément sa place.
La ville peut aussi être un lieu qui suscite de l’envie, du désir. C’est ce versant, plutôt que celui de la ville fonctionnelle qui a été exploré lors des balades.

Généralités sur la place des femmes dans la ville

Avant de présenter quelques résultats de ces sorties, voici quelques généralités sur la place des femmes dans la ville. Les études sociologiques et anthropologiques montrent que l’espace urbain, l’espace public, est avant tout un espace masculin.
Bien sûr, les femmes y sont présentes, il faut bien qu’elles aillent faire les courses ou emmènent les enfants à l’école, mais elles n’y occupent pas la même place que les hommes, elles ne sont pas de la même manière dans l’espace public.
On peut se comporter de deux manières quand on est dans l’espace public de la ville : soit on passe, allant d’un point A à u point B, soit on s’arrête. Certains lieux sont plutôt des zones de passage, d’autres des lieux où l’on s’arrête, et d’autres encore qui concentrent ces deux modes de présence, comme cela peut être le cas dans le centre-ville. S’arrêter, certes, mais où ? Qui ?
Ce que montrent les études réalisées dans différentes villes, c’est que les hommes, beaucoup plus que les femmes, s’arrêtent dans la ville. Les femmes, le plus souvent, ne font que passer pour aller d’un lieu à un autre, mais ne vont pas forcément s’y arrêter. Ces généralités, bien sûr, sont à nuancer selon les lieux, les quartiers, les villes, mais c’est un élément intéressant à garder en tête.

Les noms de rue, y-en-a-t-il pour les femmes ?
Avant de rentrer dans le vif du sujet, on s’est demandé si les femmes étaient présentes dans les noms des rues et autres lieux de la ville.
Sur 253 noms (198 rues, 18 chemins, 13 impasses, 12 places, 10 avenues et 2 passages) on recense environ 90 noms humains masculins et 11 noms humains féminins. C’est peu me direz-vous, mais ce n’est pas rien. Quels sont ces noms ?
Rue Jeanne d’Ac, rue Madame de Sévigné, rue George Sand, rue Simone de Beauvoir, place de la duchesse Anne, place Sainte Anne, rue Notre Dame. Chemin Anjela Duval, place Anne Catherine, rue Angèle Vannier, rue Agatha Christie. La ville pourrait certainement mieux faire… Mais on note son goût pour les femmes de lettre. Hormis les saintes et les duchesses, ce sont des femmes de plume. Une nouveauté cependant, Anne Catherine, qui a donné son nom à la place de la gare, est une photographe.
Mesdames, à vos plumes, vous aurez peut-être un jour la chance de nommer un lieu de la ville.

Du minéral, du végétal, c'est tout ?

La ville est composée majoritairement de matière minérale, alternance de pierre, de béton, de bitume. La beauté de certaines façades attire l’œil au fil des balades.
Le bitume, le béton sont des constituants principaux, mais ne font pas partie des éléments les plus appréciés (mais aimerions-nous marcher dans la boue et rouler sur des chemins ?). N’oublions pas que cette enquête a été faite dans le cadre de balades, ludiques, de découvertes, ou nous avons appréhendé la ville à partir du désir et du plaisir, pas forcément à travers ses côtés pratiques… sauf pour les parkings à vélo.
Cet ensemble est parfois recoupée par des zones végétales, arbres, fleurs, massifs. Le végétal, le mouvement de l’eau, peut-être avoir une vue, voilà ce que recherchent et ce qu’apprécient les femmes du groupe.
Mais il y a peut-être une autre chose qui n’est pas forcément recherché, mais qui est constaté quand cela manque, c’est la présence humaine, du mouvement, des gens qui passent. Certains lieux en manquent, certaines heures sont vides de gens. Et cela fait comme un vide.
Quand il y a peu de végétal la ville n’est pas tout-à-fait appréciée. Mais quand on est au cœur d’espaces de végétation, on pense animation et vie sociale. La vie urbaine oscille entre ces deux mouvements, ces deux désirs, de la nature, de l’animation. Selon les quartiers, l’une ou l’autre facette peut s’exprimer.
Les anthropologues ont remarqué qu’il faut bien d’autres choses que du bâti, des rues pour faire une ville, pour la rendre urbaine. Il faut des relations sociales, mais aussi, on le sait sans forcément le dire, du végétal.
Dès que la ville devient par trop minérale, par trop bitumée, un manque est signalé, celui d’absence de verdure, celui d’absence de nature. On va le voir à travers quelques-unes des balades urbaines.
Les lieux de balade qui ont été choisis répondent à cette tension dynamique entre ces deux désirs qui animent notre désir de vivre la ville
La recherche d’urbanité, c’est-à-dire d’interactions sociales fortes, de se confronter à d’autres humains, dans des lieux de centralité.
Une envie de nature. la recherche de lieux où prédomine le vert, les éléments de la nature et les éléments sensitifs associés. Cette recherche, on s’en doute, est liée au bien-être, à la qualité de vie.
C’est à partir de cette tension entre ces deux pôles qu’on va présenter les résultats des explorations, une oscillation entre une ville minérale, qu’on souhaite animée et d’une ville verte, qu’on souhaite calme, paisible… mais aussi animée…

Les lieux choisis, pourquoi ceux-là, entre ville et verdure
Les lieux visités ont été choisi pour des raisons diverses. Le quartier de Bellevue, dans lequel est implanté le centre social, à partir duquel ont commencé les balades était un choix d’évidence.
Dès la première balade, l’envie s’est faite sentir non pas de visiter le quartier de Bellevue, mais d’aller vers le centre-ville, là où est une partie de l’animation urbaine.
Ensuite, une partie des lieux choisis avaient à voir avec la ville dans sa dimension végétale : parcs, bois, esplanade ont été investigués. Mais aussi des places centrales, urbaines, des lieux où un groupe peut s’arrêter, sans gêner, notamment le passage des voitures, mais aussi celui des piétons.
Les lieux choisis sont liés à la ligne de tension qui anime nos désirs urbains : entre vie sociale, animation et recherche de calme et de zones de verdure.

Les équipements

Divers types d’équipements jalonnent la ville, éléments isolés ou articulés entre eux : sièges, lieux de stationnement, poubelles, abribus, toilettes font partie des équipements attendus dans une ville.
Durant les balades, les femmes ont été à l’affut de plusieurs choses. Elles étaient à la recherche d’endroit où s’asseoir, par toujours facile à trouver, voire inexistant. Mais en demandaient, même dans les endroits où il y en a. Leurs demandes, vraiment parce que ça manque de bancs ou parce qu’elles ne se sentent pas si légitimes que ça de s’asseoir là où on peut ?
D’autres repèrent dans les lieux s’il y a un parking à vélo ou pas. Malheureusement, ils se font rares, en tout cas pas autant que les cyclistes pourraient en souhaiter !
Et des toilettes, on en a un peu discuté.
Durant les balades, plusieurs parkings ont été traversés. Trop ? ce ne sont pas des lieux accueillant pour les piétons. Ce sont mêmes de vastes déserts, froids et ventés en hiver, bouillant sous le soleil de l’été. Et pourtant, ces parkings austères sont nécessaires. Ici nous sommes à pied, mais combien d’entre nous sont venues en voiture, et ont cherché une place où se garer, reconnaissante envers le parking qu’elle a croisé ? traverser ce grand parking de l’hôpital, s’est rappeler à son souvenir le stress engendré par la recherche d’une place où se garer et qu’on a peu de temps. Se déplacer en voiture a un prix en ville : tourner en rond parfois longtemps avant de pouvoir stationner.

Les cinq sens

La ville a-t-elle des sens ? Au début, les femmes ne savent trop, ni quoi sentir, ni quoi regarder ni quoi entendre. Il faut commencer par se concentrer un peu, se décentrer par rapport à ce qu’on ingurgite tous les jours quand on est en ville mais auquel on ne prête pas forcément attention.
Nous sommes engagés dans notre environnement de vie avec nos cinq sens. La vue, l’ouïe sont les premiers sens mobilisés, les plus évidentes pour appréhender la ville entrer en contact avec elle. Ensuite vient l’odorat, bonnes ou mauvaises odeurs, odeurs caractéristiques de la ville ou pas. Le toucher est peu invoqué, hormis à travers le contact avec les chaussures, et le goût est difficile à appréhender dans un espace urbain.

La vue

La ville se voit mais on ne l’observe, on ne la regarde pas toujours. Tout le monde ne voit pas non plus la même chose. Telle personne va s’attarder sur les détails tandis que telle autre va avoir une vue englobante sur le lieu. Les ressentis qui en émergent sont différents.
Elle nous offre à la vue des bâtiments, belles anciennes maisons de pierre, du minéral et du bitume presque à perte de vue.
Un trop plein de matière minérale crée une sensation de vide et d’absence, comme par exemple le parvis de la gare. Manque la végétation, manque aussi peut-être les humains, qui finalement ne s’arrêtent pas forcément dans ces espaces minéraux.
La ville offre quelques vues dégagées, quand on est à Bellevue, on aperçoit Redon d’en haut, le regard glisse ensuite vers les marais.
Le quartier du port, et plus précisément à la croix des marins, emporte aussi le regard au-delà de l’eau, vers les marais, vers le clocher de la commune voisine.
Il est peut-être préférable de ne pas trop s’attarder à voir certains détails urbains. Telle place apparaît agréable et sympathique, mais bien la regarder en fait ressortir ses éléments repoussoirs, les façades sales ou délabrées, les déchets par terre, la saleté, la peinture écaillée.

Les sons

Les sons de la ville, est-ce que ce sont du bruit ou de la mélodie ?
Le paysage sonore d’une ville est composé d’une multitude de sons : celui de la circulation automobile, auquel il est difficile d’échapper, les oiseaux présents au premier plan dans les rues, des bruits de conversations, d’industries au travail, des cloches qui sonnent. De manière régulière, on entend le train passer.
Surprise de l’enquête, la présence des oiseaux dans tous les lieux de la ville. On n’y pense pas forcément. Ils cohabitent avec le bruit des voitures. Selon les endroits, le bruit de la circulation domine, ou celui des chants d’oiseaux.

L’odorat

Le bouquet des odeurs de la ville évolue au fil des quartiers. Dans les endroits très circulées, mais même au-delà, là où on se penserait à l’abri de ces odeurs jugées mauvaises, l’odeur de carburant brulé prédomine et cache les autres odeurs. Elle s’incruste dans presque toutes les rues de la ville. C’est quand même UNE des odeurs dominantes.
D’autres odeurs, pas forcément appréciées, se mêlent à cette note dominante. Des odeurs d’excréments de chiens, des odeurs sucrées de boissons chaudes ou de gâteaux, ou salées de nourriture, l’odeur de l’humidité du mur. La ville ne semble pas très riche en odeur, les stimulations sont le plus souvent désagréables. Elles peuvent être agréables, mais souvent furtives, comme l’effluve d’une fleur.

Le toucher

On touche la ville par les pieds à travers les chaussures, on ressent le vent, le froid ou la pluie sur la peau ou à travers les vêtements. Mais la ville ne se prête guère au toucher. On y passe, mais c’est rare qu’on touche les murs, ou d’autres éléments. Peut-être des végétaux effleurés, une pierre rugueuse caressée, ici dans le contexte de la balade ou au-dehors. Le contact est rarement physique, il reste de l’ordre de l’aérien et du ressenti de l’air. Beurk, c’est un peu sale la ville non ? On ne va pas toucher, on va même plutôt cherche à éviter le contact, ne pas se faire contaminer.

Goûter

Que peut-on goûter de la ville, si ce n’est, ici, le plaisir de goûter la présence des autres femmes à la balade, la tranquillité ou la sérénité ressentie d’un lieu. Mais la ville se goûte peu, on ne mange pas la ville. On la goûte d’une manière métaphorique.
Mais cela peut être amené à changer. Ici des incroyables comestibles, dont on peut froisser les feuilles, sentir les odeurs, et aussi cueillir quelques éléments mangeables, à goût de fraise ou de persil. Des jardins potagers, ou des vergers, peuvent changer ce goût de la ville. La végétation n’est plus faite seulement pour être vue, mais pour être sentie ou mangée.