Julien Malgogne (1878-1955)


Fait prisonnier à Maubeuge, puis en captivité en Allemagne - 8 septembre 1914 au 13 janvier 1919

Le siège de Maubeuge au début de la guerre s’achève le 7 septembre 1914, après 10 jours de combats féroces ; des dizaines de milliers de prisonniers doivent se rendre face aux allemands. Commence alors un autre calvaire pour les survivants ; ils sont envoyés en Allemagne et n’en reviendront que plusieurs années plus tard. Parmi eux 23 Allairiens dont Julien Malgogne de Lallier ; ces soldats ne sont pas parmi les plus jeunes mobilisés ; tous sont nés entre 1875 et 1883, ils ont entre 31 et 39 ans. Plusieurs sont mariés et ont des enfants. Comment savoir si leurs maris ou pères ont été tués ou s’ils ont été faits prisonniers ? Où sont-ils ? Comment vont-ils ? C’est cette question qui va les tarauder, certains étant même sans nouvelles pendant plus de 4 ans.

Né à Redon le 13 janvier 1878, Julien a 36 ans en 1914. Originaire d’une famille de Loire-Inférieure (44) il a suivi ses parents à la métairie de Lallier, quelques temps plus tard. Julien a effectué son service militaire de 1899 à 1901 au 62ème Régiment d’Infanterie ; il y deviendra sous-officier (Sergent) le 20 juillet 1901.
Julien a épousé Joséphine Allard, native de Guémené-Penfao, le 21 mai 1905 à Béganne. Leurs enfants naissent entre 1906 et 1912 : Jules en 1906, Joseph en 1908, Madeleine en 1909 et Marie en 1912. Ils sont cultivateurs sur une métairie prospère.

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La guerre survient et Julien, rappelé, doit rejoindre son corps d’affectation, le 85ème Régiment d’Infanterie Territorial situé à Pontivy. L’historique de ce régiment nous renseigne avec précision sur cette entrée en guerre à l’organisation très aléatoire et à laquelle les soldats de cet âge (nés entre 1875 et 1878) n’étaient absolument pas préparés : « … le régiment est mobilisé à partir du 9ème jour de la mobilisation (10 août 1914) pour les officiers, du 11ème jour pour les gradés, des 12ème et 13ème jours pour la troupe. Il est destiné au service des étapes (Réserve des troupes d’étapes, aux Ordres du général directeur des services de l’arrière) et doit être tenu prêt à être embarqué en chemin de fer le 15ème jour de la mobilisation… En raison de son affectation le régiment ne doit recevoir aucun matériel roulant, ni animal de bât, par suite, ni train de combat, ni train régimentaire. Les hommes n’ont que les cartouches du sac (90 par homme). Le régiment n’est doté que d’un matériel incomplet, pas de mitrailleuses ni de brancards, pas de téléphones… ses transports doivent être exécutés par des voitures de réquisition locale ou à dos d’hommes… Au départ de Vannes, le « cadre officiers » du régiment sera incomplet… les vides devront être comblés par des sous-officiers plus ou moins aptes...

Le dimanche 16 août, durant la matinée, 4 trains s’élancent de Vannes entre minuit 57 et 5 heures du matin. Ils passent Redon, Nantes, Angers, Le Mans, Mortagne, Creil avant d’arriver à Compiègne où ils parviennent le lundi 17 et sont dirigés vers des « baraquements de fortune, bois et prélarts (ndlr : bâches imperméabilisées) de wagons, élevés, aménagés et pourvus de paille par les soins de la municipalité
».

A partir du vendredi 21 les choses se précisent et le régiment va peu à peu se retrouver dans la peau d‘une unité combattante (ce qui n’était pas prévu à l’origine). Quelques tirs sont exécutés en guise d’entraînement ; une bonne partie de la troupe doit s’embarquer dès le lendemain à destination de Maubeuge et une autre partie à destination de Laon. « Aucun rôle n’est défini à ces unités par la note de service reçue… le chef de corps prévoyant un contact prochain avec l’ennemi ordonne de compléter à 120 cartouches par homme… ».

Julien embarque pour Maubeuge et se rapproche des zones de combat au moment-même où les armées françaises sont sévèrement défaites par les armées allemandes aux frontières de la Belgique et de la France et se replient précipitamment. Dans le journal de bord tenu par l’officier de service, on peut lire ceci : « la place est pleine de troupes et il n’y a pas de cantonnement disponible pour nous y loger »… ou encore « nous ne possédons aucune carte et n’avons aucune connaissance du pays… »… « les routes sont encombrées de convois en retraite et de Belges fuyant l’ennemi… ».

Le mardi 25 août : « Toute la journée le canon se fait entendre dans le nord et dans le sud de la place. Le son, au milieu duquel domine celui de l’artillerie lourde allemande, se déplace vers l’ouest. Le soir Maubeuge semble nettement dépassée par l’ennemi ; le bruit circule que nos communications avec la France sont coupées ».

Dès lors les troupes françaises ont commencé à se mettre dans la souricière… Les différentes tentatives pour reconquérir les environs de la Citadelle de Maubeuge ne seront que vaines escarmouches qui coûteront très cher en hommes. Chaque jour marque une tentative de contre-attaque suivie d’un repli, d’un recul, de destructions, de pertes énormes… le 85ème Territorial était venu en « renfort de base arrière » et il se retrouve pris dans la nasse, obligé comme tous les autres de contribuer à la défense de la place de Maubeuge qu’ils ont investie. Illustration le vendredi 4 septembre : « nos hommes sont fatigués, difficilement alimentés et vont passer une nouvelle nuit blanche sur les positions de la veille, s’attendant à être attaqués » ou encore « dans la soirée plusieurs maisons brûlent à Rousies, un obus démolit en partie l’infirmerie où les médecins de notre 2ème bataillon pansent de nombreux blessés ». Dimanche 6 septembre : « Le lieutenant-colonel du 85ème… rejoint, vers 17 heures, les 3 premières compagnies de son 1er bataillon ; mélangées avec les unités voisines elles se reforment sur la grande route, derrière un rideau de maisons que l’artillerie ennemie canonne et incendie. Là il n’y a aucune vue, les maisons en feu sont inabordables, un fouillis de clôtures couvre tout le terrain, nous sommes dans un nid à obus où nous ne pouvons plus rien faire. D’autre part, les hommes, à jeun depuis l’avant-veille, brisés par le combat et trois nuits d’alerte passées sur le terrain sont à bout. » … «… les pertes du 1er bataillon du 85ème Territorial, durant les « trois journées de Mairieux », sont très difficiles à évaluer …. Elles doivent être très élevées »

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Coupole du Fort de Maubeuge après les bombardements (L'Illustration - 12 septembre 1914)

Le lundi 7 septembre, la place de Maubeuge va tomber aux mains des allemands. Ce matin-là « l’assaillant est aux portes de Maubeuge et occupe le faubourg de Mons … la fusillade et le crépitement des mitrailleuses font rage… »… « la chute de la place n’apparaît plus que comme une question d’heures »… « Bientôt un obus éclate aux pieds du commandant Paugam et du lieutenant-colonel Martel. Nous ressentons une violente commotion, le commandant est projeté à terre et se blesse au genou dans sa chute. Peu après, un petit groupe d’hommes est renversé par un projectile » Le repli se poursuit alors : « il est 15 heures et de ce point culminant nous voyons flotter le drapeau blanc partout, notamment sur Maubeuge et sur Hautmont, mais nous ne savons pas officiellement si la place s’est rendue, car le bombardement des forts du Bourdiau et de Hautmont continue… il est environ 18 heures … du point où est posté le bataillon nous entendons les clairons sonnant le « cessez-le-feu » dans la direction de Douzies. Le lieutenant-colonel apprend, par renseignements donnés par les unités voisines, la reddition de la place. Le bataillon du 85ème Territorial est conduit dans la pâture voisine, où il passe encore une nuit à la belle étoile, mais, du moins, les hommes peuvent dormir ; ils auraient dormi n’importe où, tant ils étaient fatigués ».

Epilogue pour le 85ème Régiment d’Infanterie Territorial

« C’est le mardi 8 septembre, dans la matinée, que les deux bataillons du 85ème Territorial et la compagnie H.R. ont été désarmés et conduits sur les points de concentration désignés. Deux journées et demie et deux nuits passées en plein-air, sans aucune protection contre les intempéries, sans vivres autres que les quelques miettes qu’on a pu préserver de la journée du 7, une longue et pénible marche jusqu’à la station belge de Peissant, ont marqué, pour tous, les débuts d’une longue, déprimante et inhumaine captivité ».
Combien des 23 Allairiens faits prisonniers à Maubeuge auront-ils suivi cette « longue et pénible marche » ? Difficile à confirmer ; une grande majorité sans aucun doute. Leur destination n’était pas encore connue ; elle prit ensuite les noms d’Arenberg, de Chmnitz, d’Erfurt, de Friedrishfeld, de Mersebierg, de Minden, de Munster… On imagine aisément le désespoir qui s’est emparé de ces hommes qui, certes, avaient la vie sauve, mais allaient subir un éloignement durable de leurs proches, partant pour une destination inconnue, un territoire vers lequel ils n’étaient jamais allés et ignoraient tout de ce qui les attendaient.

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Joséphine avec à ses côtés Jules, l'aîne, derrière Marie, debout ; assis devant, Madeleine et Joseph (décédé en 1917).

C’est en Allemagne, au Gefangenen Lager de Munster (sud des Pays-Bas), que Julien Malgogne arrive quelques jours plus tard. Il est sous-officier ; peut-être a-t-il pu en savoir un peu plus, se faire identifier, rassurer sa famille ? Aucune certitude à ce sujet… Et pourtant… En 1915, Joséphine se fait prendre en photo avec ses 4 enfants ; son idée est simple : si cette photo peut lui parvenir, elle lui sera d’un réconfort. Cette photo est également un signe des temps ; les yeux écarquillés, figés, de chacun des membres de la famille montrent bien leur angoisse et leur perplexité face à ce qu’ils vivent.

Julien Malgogne durant sa captivité

Julien n’a pas laissé à sa famille beaucoup de traces de son passage à Münster mais elles existent ; nous les avons retrouvées. Un document de la Croix Rouge, daté du 25 septembre 1915, répertorie, parmi les prisonniers, Julien Malgogne, Sergent, Allaire. Et quelques temps plus tard une carte-lettre d’Allemagne, avec sa photo au recto, parvient à sa famille.

Julien Malgogne est décédé durant son sommeil, le 9 avril 1955, à Lallier.